Lifestyle 75004 GUIDE DE LIEU

La Félicité Sully-Morland : le guide de visite de l’immeuble-quartier

Un mardi matin, entre les cageots du marché et les vélos en réparation, nous avons remonté les passages de ce bâtiment de quarante mille mètres carrés. Voilà ce qu’on peut y voir, y boire, y acheter, et ce qui reste fermé.


Élise Marchand
Élise Marchand Fondatrice & rédactrice en chef

JUILLET 2026 · 12 MIN DE LECTURE

CARTEL LIEU

TYPE

IMMEUBLE-QUARTIER

ARRONDISSEMENT

PARIS 4E

FOURCHETTE

€ À €€€

MOMENT IDÉAL

MARDI 11H

RÉSERVATION

SELON LES ADRESSES

Un mardi de juin, un peu avant onze heures, nous avons remonté le passage qui traverse le bâtiment depuis le boulevard : La Félicité Sully-Morland ressemblait ce matin-là beaucoup moins à un projet immobilier primé qu’à une rue couverte, avec un livreur qui déchargeait des cageots de fèves, deux vélos démontés devant un atelier et une poussette garée en travers de la boulangerie.

Une précision d’entrée de jeu, parce que la confusion revient chaque fois que nous publions sur ce sujet : notre magazine porte un nom proche, mais nous n’avons aucun lien avec ce lieu ; nous ne le représentons pas et nous ne prenons aucune réservation pour lui. Ce qui suit est un guide écrit de l’extérieur, à partir de ce que nous avons vu sur place et de ce que nous avons pu recouper.

Autre chose : presque tout ce qui a été écrit sur cet endroit date de l’été 2022, au moment de l’ouverture, et personne ne l’a rouvert depuis. Nous avons donc repris le sujet par le seul angle qui manquait vraiment, celui du visiteur qui se demande s’il a le droit d’entrer, par où, quand, et combien ça va lui coûter.

La Félicité Sully-Morland, d’une préfecture à un village vertical

Pendant un demi-siècle, ce bloc a été un bâtiment administratif que personne ne regardait. Les services de la préfecture y traitaient des dossiers derrière une façade grise d’une cinquantaine de mètres de haut, achevée au tournant des années 1960, entre 1964 et 1966 selon les sources, et attribuée à l’architecte Albert Laprade. On ne s’arrêtait pas devant, on passait à côté en allant vers la Seine.

L’île Louviers, la troisième île de Paris sous le bitume

Ce que peu de gens savent en remontant le boulevard, c’est qu’ils marchent sur une ancienne île. L’île Louviers était la troisième île parisienne, séparée de la rive par un bras d’eau qui a été comblé au XIXe siècle, les aménagements du secteur se poursuivant ensuite bien après. Les dates divergent d’une source à l’autre et nous ne trancherons pas : retenez simplement que le sol sur lequel repose le bâtiment a été de l’eau, ce qui explique la géométrie un peu flottante des rues autour.

D’Albert Laprade à David Chipperfield

Le retournement est venu du premier concours Réinventer Paris, lancé par la Ville en 2014 et remporté ici par le promoteur Emerige. Le projet s’est d’abord appelé Morland Mixité Capitale, nom de dossier assez peu engageant, avant d’être rebaptisé. Le chantier de réhabilitation a couru de 2018 à 2022, sous la conduite de David Chipperfield Architects associé à CALQ Architecture, avec des jardins signés par le paysagiste Michel Desvigne. L’ensemble a été inauguré en juin 2022 et représente de l’ordre de 40 000 à 44 000 mètres carrés selon les sources, aujourd’hui détenus par Nuveen Real Estate. La presse professionnelle évoque environ 1 800 personnes qui y passent chaque jour, un chiffre à prendre comme un ordre de grandeur.

« On entre dans un immeuble, pas dans un lieu culturel : il n’y a pas de guichet, pas de plan à l’entrée, et c’est précisément ce qui déroute la plupart des visiteurs. »

Ce que contient vraiment cet immeuble de quarante mille mètres carrés

La difficulté de ce bâtiment tient en une phrase : il empile une dizaine d’usages qui n’ont rien à voir entre eux, et rien ne vous dit lesquels vous sont ouverts. Des logements, des bureaux, une crèche associative, un marché alimentaire, un atelier de vélos, une galerie d’art, un hôtel cinq étoiles, une auberge de jeunesse, plusieurs bars et restaurants, une piscine, une salle de sport et une ferme sur le toit. Nous avons donc commencé par mettre tout ça à plat, avec ce qui nous semble être le bon créneau pour chaque chose.

EspaceAccèsFourchetteCréneau conseillé
Passages, cours et jardinsLibre en journéeGratuitFin de matinée en semaine
Marché couvert et boulangerieLibre€ à €€Mardi ou vendredi avant midi
Atelier-boutique de vélosLibre€€En semaine
Galerie d’artLibre selon la programmationGratuitÀ vérifier avant de venir
Bar-restaurant de l’aubergeLibre€€17h à 19h
Table du Sud-OuestLibre, réservation conseillée€€Le soir
Rooftop panoramiqueRéservation très conseillée€€€19h à 21h
Piscine, fitness, spaClients de l’hôtel ou abonnésSur abonnementSans objet
Chambres d’hôtel et dortoirsRéservation€ à €€€Selon la saison
Logements, bureaux, crèchePrivéSans objetSans objet

Fourchettes constatées lors de nos passages.

Ce qu’on peut faire à La Félicité Sully-Morland sans y dormir

C’est la question que tout le monde se pose et à laquelle aucun article ne répond : oui, vous pouvez entrer, et sans rien demander à personne. Le rez-de-chaussée fonctionne comme un morceau de quartier, avec ses passages traversants, ses commerces et ses bancs. Personne ne vous arrêtera, personne ne vous accueillera non plus, ce qui explique le flottement des premiers visiteurs qui tournent deux minutes en cherchant une entrée principale qui n’existe pas.

Le marché couvert, le rez-de-chaussée le plus vivant

Sous les voûtes, le marché réunit une boucherie, une fromagerie, un primeur, une poissonnerie, une épicerie et une boulangerie, tous rassemblés par l’enseigne Terroirs d’Avenir. C’est de loin la partie la plus fréquentée par les gens du quartier, et la seule où l’on entend parler autre chose que de l’architecture du bâtiment. Les prix sont ceux d’une épicerie de qualité du centre de Paris, autrement dit largement au-dessus d’un marché de plein air : comptez quelques euros pour un pain, une dizaine d’euros pour un fromage à partager. On y vient pour la qualité et pour la commodité, pas pour faire des économies.

🌿 Le conseil d’Élise

Venez un mardi ou un vendredi vers onze heures, jamais le samedi après-midi. Le marché tourne sans la foule, les commerçants ont le temps de vous parler, et la lumière tombe bien dans les passages. Prenez un pain et un café au comptoir, sortez côté jardins, remontez ensuite vers l’intérieur : c’est le seul ordre dans lequel le lieu se comprend en une seule visite.

Les passages, les cours et les jardins

Les espaces plantés sont la vraie réussite du projet et, curieusement, ce dont on parle le moins. Ils ne ressemblent pas à un square municipal : ce sont des sols souples, des massifs denses, des arbres jeunes et des assises basses, dessinés pour que le bâtiment se traverse plutôt qu’il ne se contourne. On peut s’y asseoir sans rien consommer, ce qui n’est pas si courant dans le quartier, et c’est aussi le meilleur endroit pour regarder le contraste entre la trame béton d’origine et les arches ajoutées lors de la rénovation.

Ce qui reste fermé, et pourquoi

Le reste appartient à ceux qui y vivent ou qui payent pour y être. Les quelque deux cents logements, répartis entre social, intermédiaire et libre, les plateaux de bureaux, la crèche associative et ses soixante et quelques berceaux ne se visitent pas, et il n’y a aucune raison d’insister. Les étages supérieurs de l’hôtel, où la presse rapporte une installation d’Olafur Eliasson, ne sont accessibles qu’en tant que client. Comprendre cette frontière avant de venir évite la déception de ceux qui montent en pensant trouver un belvédère public.

Manger, boire et dormir dans le bâtiment

Le rooftop et les tables du rez-de-chaussée

Trois adresses cohabitent, et elles ne s’adressent pas du tout aux mêmes gens. Tout en haut de l’hôtel, aux quinzième et seizième étages selon les sources, le restaurant-bar panoramique exploité par le groupe Paris Society joue la carte du décor et de la vue sur la Seine : c’est la table la plus chère de l’ensemble, celle où l’on vient pour un anniversaire plutôt que pour un dîner de semaine, et où la réservation se prend nettement à l’avance. En bas, le bar-restaurant de l’auberge de jeunesse, cinq cents mètres carrés dont un comptoir que la presse de l’époque décrivait comme le plus long de Paris, formule évidemment invérifiable, propose un registre beaucoup plus simple et beaucoup moins cher. Enfin, une adresse orientée tapas et cuisine du Sud-Ouest complète le trio, sur un créneau intermédiaire.

Un cinq étoiles et une auberge de jeunesse sous le même toit

C’est la singularité la plus commentée du lieu et elle tient debout : un hôtel cinq étoiles, ouvert à l’été 2022 avec spa et piscine intérieure, dont les sources annoncent de cent vingt à cent soixante chambres et suites, partage la structure avec une auberge de jeunesse de l’ordre de quatre cents à quatre cent soixante lits selon les sources. Les tarifs de l’auberge relayés au moment de l’ouverture, en 2022, tournaient autour de vingt-neuf euros en dortoir, quatre-vingt-neuf euros pour une chambre privée et cent vingt euros pour une chambre familiale de quatre personnes. Ces montants ont plus de trois ans, ils ont très probablement bougé, et seuls les sites des établissements font foi.

Piscine, ferme urbaine et galerie : ce qui se mérite

La piscine est l’élément le plus recherché du bâtiment et le plus mal expliqué partout ailleurs. Ce n’est pas un équipement municipal : ce bassin d’une vingtaine de mètres appartient à un club, l’accès passe par l’hôtel ou par un abonnement, des créneaux étant par ailleurs réservés à des écoles du quartier. Autrement dit, vous ne pouvez pas arriver avec une serviette et payer une entrée à l’unité comme dans une piscine de la Ville. Les conditions sont fixées par l’exploitant et changent : renseignez-vous avant de vous déplacer.

Sur le toit, une ferme urbaine d’environ 2 800 mètres carrés, exploitée par Sous Les Fraises, fait pousser près de cent cinquante variétés, avec un dispositif de récupération et de traitement des eaux grises qui alimente une partie de l’arrosage. Le projet revendique par ailleurs des certifications environnementales de haut niveau, et le comptage officiel évoque deux cents arbres plantés et soixante-dix mètres carrés de panneaux photovoltaïques. Le toit ne se visite pas librement, et c’est la principale frustration du lieu : ce dont on parle le plus est ce qu’on voit le moins. Reste la galerie d’art intégrée au bâtiment, présentée à l’ouverture sous le nom de L’Atlas, avec une programmation annoncée de cinq expositions par an, à vérifier avant de venir car elle n’est pas ouverte en continu.

Visiter La Félicité Sully-Morland en deux heures : notre itinéraire

01

Entrer par le passage, pas par l’hôtel

Prenez le passage traversant depuis le boulevard, en fin de matinée. Dix minutes suffisent pour comprendre la trame du bâtiment et repérer les arches ajoutées à la structure d’origine.

02

Faire le tour du marché

Comptez une demi-heure. Achetez quelque chose, même modeste : c’est en discutant avec un commerçant qu’on apprend ce qui a changé depuis l’ouverture, et ce qui a fermé.

03

S’asseoir dans les jardins

Vingt minutes, gratuitement. C’est là que le projet paysager prend son sens, et le seul endroit du site où l’on peut faire une pause sans consommer.

04

Boire un verre en bas plutôt qu’en haut

Le bar de l’auberge, vers dix-sept heures, coûte trois à quatre fois moins cher que le rooftop et donne une bien meilleure idée de la vie réelle du bâtiment.

05

Garder la vue pour un autre jour

Si vous tenez au panorama, réservez le rooftop en amont pour un début de soirée, et venez ce jour-là avec la tenue et le budget qui vont avec.

Y aller, et ne pas confondre le lieu, le projet et la station

Trois noms circulent pour un seul endroit et c’est une source de confusion réelle : le nom du programme immobilier issu du concours, le nom commercial actuel du lieu, et le nom de la station de métro qui le dessert. Ils ne désignent pas la même chose. La station, sur la ligne 7, donne son nom au secteur et se trouve au pied du bâtiment ; plusieurs lignes de bus passent également à proximité immédiate.

📍 Bon à savoir

Le lieu se trouve boulevard Morland, dans le 4e arrondissement. La station Sully-Morland, sur la ligne 7, dessert directement le pied du bâtiment, et les bus 63, 67, 72, 86, 87 et 89 passent selon les arrêts alentour. Un atelier-boutique de vélos, à l’intérieur, assure vente, réparation et location.

Les horaires du marché relayés depuis l’ouverture indiquent une ouverture du mardi au samedi en journée et le dimanche en matinée, avec une fermeture le lundi. Ces horaires sont fixés par les commerçants et ont pu évoluer : vérifiez-les avant de vous déplacer. À notre connaissance, aucune visite guidée officielle du bâtiment n’est proposée.

Prolonger la balade dans le sud du Marais

L’endroit ne justifie pas à lui seul un après-midi entier, et c’est très bien ainsi : il s’insère dans l’un des périmètres les plus denses de Paris. À cinq minutes à pied, l’île Saint-Louis et le quai Henri IV offrent le contraste exact du bâtiment, la pierre contre le béton réhabilité. En remontant vers l’est, le port de l’Arsenal aligne ses pontons et le Pavillon de l’Arsenal, consacré à l’architecture parisienne, prolonge intelligemment la visite pour qui a aimé la dimension urbanistique. Vers le nord, le village Saint-Paul et ses cours d’antiquaires ferment la boucle.

Notre regard sur La Félicité Sully-Morland, réserves comprises

✨ On a aimé / On a moins aimé

ON A AIMÉ

Les passages traversants et les jardins, réellement ouverts, où l’on peut s’asseoir sans rien consommer, ce qui est devenu rare dans ce périmètre.

La qualité du marché couvert, qui a trouvé sa clientèle de quartier et ne fonctionne pas comme une vitrine pour visiteurs.

La cohabitation assumée d’un dortoir à moins de trente euros annoncés en 2022 et d’un cinq étoiles dans la même structure, qui aurait pu rester un argument de communication et qui tient dans les faits.

ON A MOINS AIMÉ

L’absence totale de signalétique : aucun plan, aucune entrée principale identifiable, et un visiteur non prévenu repart sans avoir trouvé la moitié des espaces.

Ce dont on parle le plus, la ferme du toit et la vue, est justement ce qui ne se visite pas : la promesse et l’expérience réelle ne coïncident pas.

Le rooftop reste très cher pour ce qu’il propose, et beaucoup y montent uniquement pour la vue en repartant avec une addition à trois chiffres.

À qui cela plaira, alors ? Aux curieux d’architecture et d’urbanisme, aux habitants du secteur qui y font leurs courses, aux voyageurs à petit budget ravis de dormir dans le 4e arrondissement. Beaucoup moins à ceux qui cherchent une attraction lisible avec un parcours balisé : il n’y en a pas, et il n’y en aura probablement jamais, puisque c’est d’abord un immeuble où des gens vivent et travaillent.

Questions fréquentes sur La Félicité Sully-Morland

Peut-on entrer sans réserver ?

Oui. Les passages, les cours, les jardins, le marché et les commerces du rez-de-chaussée s’abordent librement en journée, sans réservation ni billet. Seuls les restaurants en hauteur, les hébergements et les équipements sportifs supposent une démarche préalable.

La piscine est-elle ouverte au public ?

Non, pas au sens d’une piscine municipale. L’accès passe par l’hôtel ou par un abonnement au club, et des créneaux sont réservés à des écoles du quartier. Les conditions sont fixées par l’exploitant et méritent d’être vérifiées avant tout déplacement.

Faut-il réserver pour monter au rooftop ?

C’est très fortement conseillé, en particulier le week-end et en soirée. Passez par le site de l’établissement, et prévoyez un plan de repli au rez-de-chaussée en cas de complet : l’attente sur place n’a rien donné les fois où nous avons essayé.

Quels sont les horaires du marché ?

Les horaires relayés depuis l’ouverture décrivent une ouverture du mardi au samedi en journée et le dimanche en matinée, la boulangerie ouvrant plus tôt. Ils sont fixés par les commerçants, ont pu changer, et le lundi reste le jour à éviter.

Existe-t-il des visites guidées du bâtiment ?

À notre connaissance, aucune visite guidée officielle n’est référencée à ce jour, et aucune programmation culturelle régulière n’y est répertoriée. La visite se fait donc en autonomie, ce qui rend un itinéraire préparé d’autant plus utile.

Quelle est la station de métro la plus proche ?

La station Sully-Morland, sur la ligne 7, se trouve au pied du bâtiment. Plusieurs lignes de bus desservent également le secteur, et l’atelier de vélos situé à l’intérieur permet de repartir autrement qu’en métro.

Notre conseil, pour finir : n’en faites pas une destination à part entière. Ajoutez-le à une matinée dans le sud du Marais, arrivez vers onze heures un jour de semaine, achetez votre déjeuner au marché, mangez-le dans les jardins et repartez vers le quai Henri IV. Vous aurez compris le lieu, dépensé une quinzaine d’euros, et vous saurez si la vue d’en haut vaut le détour un autre soir.

Cour intérieure plantée d’un grand immeuble parisien
Escalier et hall lumineux d’un immeuble réhabilité
Élise Marchand, fondatrice de La Félicité

— ÉLISE MARCHAND

Journaliste lifestyle indépendante depuis douze ans, parisienne d’adoption par le 11e puis le 9e, installée dans le 4e. Elle teste sur place, paie ses additions et écrit ce qu’elle a réellement vu.